C'est enfin arrivé. Ce W-End de Pentecôte, après un peu plus de 30 ans d'espoir et de patience, j'ai enfin pu accomplir le grand rituel du vélivole moderne : le fabuleux voyage tant convoité de 500 B.F. (vol de 500 km à but(s) fixé(s) avant le départ). Je l'ai même accompli 2 fois quasiment, en 2 jours consécutifs. Deux fois 7 à 8 heures de bagarre avec les éléments aériens pour éviter de retomber au sol en un lieu non prévu ; quelle aventure !

Ce qui est étrange dans ce genre d'expérience intense, à vivre mais aussi à éprouver avec toutes les fibres de son corps, ce sont les lendemains qui ne chantent pas toujours..., le réveil..., l'atterrissage..., la "gueule de bois" qui y fait suite. Ce sentiment de profonde satisfaction, de paix sereine généré par le désir enfin accompli, mâtiné d'une bizarre sensation d'irréalité puis d'un impérieux besoin de reconcrétisation immédiate de cet acte dont la matérialité vous échappe inexorablement. Triste état donc que celui de l'homme volant, follement épris de ce mode de vie éminemment fugace et qui ne vous laisse que peu d'images mentales et d'énormes frustrations. Je dois vraisemblablement être, comme tout bon produit de notre civilisation occidentale, un peu trop matérialiste. Mes satisfactions ne doivent vraisemblablement s'attacher qu'à l'obtention d'objets bien matériels, bien physiques, pondérables, mesurables, bref palpables, caressables à souhait. Un esclave de l'avoir, complètement imperméable au nirvana des plaisirs de l'être...

Dimanche donc : "branle bas de combat" au terrain, car la situation météo est favorable, une fois de plus cette saison, aux très grands vols. Nos deux grands champions de niveau international, eux sont arrivés très tôt au terrain (à 8H00). Vers 9H00, au moment de mon arrivée, ils sont déjà prêts à décoller, avec leurs Ventus 2c alignés en bout de piste, les ballasts pleins à craquer et des circuits de record déclarés sur leurs "logger FAI" (environ 1000 km chacun). Bref, une fois encore, il règne une folle ambiance d'escadrille qui s'apprête à partir au combat, j'adore... J'obtiens assez facilement du chef pilote la jouissance d'un Pégase 90 qui possède une très bonne instrumentation. Et me voilà en vol, bien déterminé à aller virer, à 250 km du côté de l'aérodrome de Chatellerault, coûte que coûte, dussais-je me vacher, mais surtout pas de demi-tour défaitiste cette fois-ci. Peu après 11H00, la convection n'est pas tout à fait bien établie partout, par conséquent ma progression vers le sud de Chartres est menée prestement, mais "sur la pointe des pieds" de façon à éviter de me retrouver trop rapidement posé dans un champ. Malgré cela, je m'offre le premier point bas de la journée, jusqu'à 250m à l'altimètre, au dessus d'une belle culture non encore levée. Ce n'est qu'après avoir déballasté la quasi-totalité de mon lest de 80 litres que je parviens à trouver une bonne ascendance de plus de 2m/s qui me porte assez rapidement à 1100m. Vers le sud les conditions aérologiques s'améliorent et le plafond grimpe progressivement pour atteindre des hauteurs de l'ordre de 13 à 1400m. La Loire est franchie peu après 14H00 entre Blois et Amboise. Tout va bien, la progression sur l'axe est correcte car les Vz sont excellentes et le plafond utilisable de l'ordre de 15 à 1600m dans la région. Le point de virage est atteint et contourné à 15H15 en compagnie de 3 autres planeurs du club que je viens juste de rattraper. 4H10 de vol pour parcourir 250 km, le retour au terrain est faisable car malgré un vent de face d'environ 20 km/h, je peux encore compter sur 4 bonnes heures de convection au moins. De fait la progression vers le nord est rondement menée en 2 équipes de 2 planeurs aux performances voisines. Tours est atteint en 4 ascendances. La Loire est franchie à Amboise, cap direct sur Chateaurenault. Mais au nord de la Loire, il semble que les conditions aérologiques se détériorent nettement, car les cumulus sont beaucoup plus rares et les Vz moyennes un peu plus faibles. A partir de Vendôme c'est terminé, on ne trouve plus de cumulus, il faut avancer droit devant sur la route la plus directe tout en espérant ne pas avoir à descendre trop bas avant de retrouver une nouvelle ascendance. Les nuelles sont trop fugaces et souvent trop espacées pour espérer pouvoir les atteindre avant leur dissipation. De plus le plafond utilisable tombe en dessous de 1300m et le vent ne semble pas faiblir. Le retour "à la base" paraît assez compromis. Pour comble de bonheur mon enregistreur de vol FAI s'arrête de fonctionner vers Chateaudun, et la batterie principale qui alimente le vario/calculateur et la radio donne de nets signes de fatigue. Il me faut donc couper la radio afin de préserver le fonctionnement de l'indispensable vario électronique. Les Vz sont nettement moins violentes qu'en milieu d'après-midi. Petit à petit je me rapproche obstinément de la ville de Chartres et de son terrain où je pourrai peut être me poser. Finalement je parviens aux limites sud-est de la ville à 600m , et surtout au-dessus de la zone industrielle bourrée de hangars aux tôles surchauffées où je trouve encore une ascendance de 1.5 m/s qui me hisse jusqu'à 1150m. Cap sur le terrain de Bailleau que je survole à 900m. Il est tard, j'hésite, il me reste encore 40 km à parcourir vent de face pour regagner mon terrain, au risque de se poser dans un champ quelque part autour de la forêt de Rambouillet... Finalement et sans aucun regret, je décide donc de me poser à Bailleau à 19H01 après avoir parcouru 460 km en un peu moins de 8h de vol.

Le lendemain 4 juin, la situation météo bien que plus asséchée que la veille - les premiers cumulus commencent à apparaître plus tardivement - reste toujours favorable aux grands vols de distance. A ma plus grande surprise le chef pilote décide de me renvoyer en épreuve de 500 B.F. en compagnie d'un deuxième larron sur un circuit plus ramassé comportant 3 points de virage aux normes FAI. Le décollage à bord de V36, mon LS4 préféré, survient peu après le Ventus 2c de l'un de nos 2 grands champions locaux (champion du monde en classe standard dans les années 60, encore champion de France l'année dernière) qui, n'ayant pas la possibilité de parcourir un circuit de l'ordre de 900 km comme la veille, décide de m'accompagner sur mon circuit de 500. Une véritable aubaine : je vais ainsi avoir la possibilité d'observer sur une assez grande distance sa fameuse technique de vol sur la campagne et comprendre comment faire pour dépasser des vitesses moyennes de 70.
Dès la première demi-heure de vol, je ne suis pas déçu car je me retrouve rapidement à devoir suivre le Ventus à 500m d'altitude au-dessus de la forêt de Rambouillet où il n'y a pratiquement rien pour se poser le cas échéant... Plus au sud, sur la bordure occidentale de la forêt, nous faisons progressivement le plafond à environ 1200m, puis cap à l'ouest vers Epernon en cheminant le plus possible sous de faibles matérialisations de cumulus. Nous traversons à plusieurs reprises des Vz qu'à l'ordinaire j'aurais prestement enroulées. Imperturbable, le Ventus adapte seulement sa vitesse sur trajectoire à la Vz traversée en ondulant comme un dauphin, sans faire mine de virer. Et nous avançons tout droit sur Chartres, une pompe passe, on tiiiiire sur le manche, puis on pousse pour reprendre de la vitesse, puis une deuxième et on recommence..., nous avançons encore et encore, et l'aiguille de l'altimètre descend, descend, inexorablement... Enfin, légèrement au nord du terrain de Champhol le Ventus enroule une ascendance que je rejoins quelques minutes plus tard à environ 550m d'altitude. Ouf ! je n'aurais jamais osé faire une transition aussi longue (un peu plus de 20 km) pour arriver aussi bas dans une pompe qui n'est pas si bonne que cela; d'ailleurs le Ventus décide de la quitter pour prospecter en avant, sur la ville ou il trouve une meilleure pompe encore... Le voilà donc le fameux secret pour obtenir une bonne vitesse de croisière : avancer, toujours avancer, le plus possible, en serrant bien les fesses, en resistant à la tentation de prendre tout ce qui peut passer comme Vz, même les meilleures si on n'a pas parcouru une distance suffisante depuis la dernière pompe, ne pas hésiter à épuiser plus de la moitié de son capital-hauteur avant de consentir à "raccrocher", enfin ne pas céder à la tentation de rester dans une pompe trop faible, prospecter toujours un peu plus en avant pour trouver une cellule convective dans laquelle on montera le plus vite possible. Tout un programme !