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Chaque fois qu'il m'est donné de discuter de mon activité de pilote de planeur avec un néophyte, tôt ou tard surviennent toujours les mêmes sempiternelles questions   : à savoir quelles sont les «sensations» (sous-entendu d'extraordinaire nirvana) que le pilote éprouve en immersion dans ce si merveilleux vol silencieux.

Et, au plus grand étonnement de mon interlocuteur, je me dois de détruire toutes les illusions que celui-ci peut avoir sur le sujet. A commencer par celle d’un vol silencieux car l'ambiance sonore d'un cockpit de planeur moderne est plus que bruyante avec le chuintement continu des filets d'air autour de la verrière et du fuselage, les bip-bip graves ou aigus de cet indispensable compagnon d'ascension qu'est le variomètre électronique, la cacophonie des communications-radio souvent oiseuses et inutiles des autres vélivoles qui ont de plus en plus tendance à considérer cet outil comme un  téléphone personnel.

Quant aux autres supposées «  sensations  » physiologiques qui font toujours le ravissement du «baptisé de l'air  » - ou au contraire son écœurement définitif au sens propre : elles sont liées à une sensibilité extrême des « capteurs» de l'oreille interne du «  terrien  » habitué à se déplacer dans seulement deux dimensions.

Pour ma part, les vols réels (ou virtuels) ne me procurent plus de « sensations » - je crois que je ne suis pas vraiment un sensuel et encore moins un romantique… D’une manière ou d’une autre, c’est toujours dans la tête que je vole ; je crois être ce que certains appellent un pur « mécaniste », un « cérébral »...! Je plaisante bien sûr !

 

Plus sérieusement, quand on a plusieurs milliers d’heures de vol, l'accoutumence aux divers mouvements de l'engin fait qu'on ne ressent plus grand-chose de tous ces présumés effets du vol (accélérations, vertiges...), mise à part l’éventuel coup-de-soleil quand il y en a trop et pas assez d’ombre de nuages, ou parfois, au printemps ou en montagne (à 3 ou 4000m), quand on vole trop longtemps aux alentours de l’altitude de l’isotherme zéro degré, on peut éprouver une prosaïque mais furieuse envie de « pisser »… C’est à peu près tout ce que je peux ressentir, physiologiquement bien sûr.

 

En réalité, qu’il soit virtuel (logiciel Condor) ou réel, un vol en planeur moderne c’est très technique et cela procure constamment une « charge de travail » mental assez importante  : il faut observer les conditions aérologiques qui évoluent sans cesse, prendre des décisions toutes les 2 minutes environ en ce qui concerne la navigation (choix de ce que l’on appelle un bon cheminement), décider quand on doit prendre, ne pas prendre ou quitter une ascendance, faire et analyser des calculs de vitesse (ascendante ou sur trajectoire), de finesse, de distances pour déterminer si « ça passe » ou pas, respecter enfin la réglementation des espaces aériens traversés (dans les 3 dimensions)…  Souvent on a à peine le temps d’admirer le paysage au sens ou les terriens ordinaires l’entendent. On le voit bien, en vérité c’est une activité mentale intense, de « dingue » en quelque sorte ; d’ailleurs, selon moi, c’est pour cela que notre recrutement a toujours été des plus limité.